007 Spectre

Réalisation : Sam Mendes

Sortie : 11 novembre 2015

Genre : Action/Espionnage

Durée : 148 minutes

                                                    


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Opération nanar

 

Lors de la fête des morts à Mexico, James Bond déjoue les plans de deux hommes qui planifiaient de faire exploser une enceinte sportive. Récupérant une bague marquée d’une pieuvre, Bond va devoir explorer son passé pour suivre la piste laissée par son ancienne supérieure dans un message posthume, tandis que la pertinence de la section 00 est en péril. Allait-on retrouver une formule efficace motivée par une relecture contemporaine de l’organisation tentaculaire qui posa bien des problèmes à Sean Connery ?

 

Circonspectre

Tout commençait pourtant on ne peut mieux : la traditionnelle séquence du gunbarrel était placée avant le film — une première pour le James Bond de Daniel Craig, qui avait révolutionné l’idée au début de Casino Royale. Et, euh… les réjouissances s’arrêtent là. Le début du film vous rappellera forcément quelque chose : Bond provoque un incident diplomatique (comme dans Casino Royale), est mis à pied par sa hiérarchie (comme dans Permis de Tuer) et en profite pour explorer son passé sans en informer ses supérieurs (comme dans Skyfall). Le MI6 n’a pas appris de ses erreurs — les scénaristes ne sont pas mieux lotis. Au vu du titre du film, le spectateur est en droit d’attendre un film dédié au Spectre (SPecial Executive for Counter-intelligence, Terrorism, Revenge and Extortion dans ses apparitions cinématographiques originelles) et également une nouvelle impulsion pour James Bond dont les deux derniers arcs narratifs ont vraisemblablement été clos. Au lieu de ça, le parti pris est celui du retcon (continuité rétroactive) — à la mode avec l’essor des univers partagés — c’est-à-dire de lier tous les films (depuis Casino Royale) entre eux par le biais du Spectre. Hors, le retcon est mal branlé au possible et minimise le contenu des précédents films. La fin de Quantum of Solace, notamment, se retrouve souillée par la réouverture d’un chapitre qu’on pensait à tort clos à tout jamais. La divulgation d’un Spectre omniprésent soulève aussi son lot d’incohérences, qui rejaillit sur le comportement de Bond. J’irai jusqu’à dire que ce Spectre moderne est une trahison de l’organisation dont il s’inspire ; il est par ailleurs clair que son incorporation à l’histoire du Bond actuelle n’était pas prévue au départ — les droits d’utilisation du Spectre ont été au cœur de plusieurs batailles judiciaires au cours des dernières décennies et n’ont été récupérés par MGM qu’en 2013. Difficile d’établir une organisation d’un tel pouvoir dans ces conditions. En un film, on ne sait rien du Spectre, de ses membres, de ce qu’ils font exactement, depuis combien de temps ils opèrent… la conclusion du film n’offre d’ailleurs aucune satisfaction à ce sujet.

La crédibilité d’une organisation secrète finançant les plans des antagonistes de Bond fonctionnait bien mieux quand la dite organisation nous était montrée. Rappelons que le groupe Quantum endossait déjà un rôle identique dans le film éponyme ; symbole d’une idée mal exploitée, l’intégration de Quantum au sein du Spectre est grotesque — que dire de la manière dont les liaisons sont brodées (à défaut d’un terme plus convaincant) : un macguffin et une analyse délirante seront suffisantes. L’absence d’éclaircissement sur l'influence et les opérations du Spectre tend à confirmer la thèse d'un ajout scénaristique fainéant dont l'existence in-universe n'a ni queue ni tête. SPECTRE ressemble à une commande, dans le sens où il fallait produire un film centré sur le Spectre, sans réflexion en amont sur l'histoire qu'il fallait raconter... Tout semble déboucher d’un scénario écrit à la va-vite ou à la dernière minute. C’est tout le film qui cabotine, et c’est flippant.

Si seulement le Spectre était le seul à subir ce traitement… A sa tête, Reverse-Bond Franz Oberhauser est lui aussi une trahison,

Attention spoil ! :
cette fois du personnage de Blofeld — nom de jeune fille de sa mère, soit, mais pourquoi changer également son prénom si ce n’est pour la référence ? Quelle subtilité… Calqué sur un vilain certes de série B, le personnage initial n’en est pas moins l’ennemi le plus iconique et le plus tenace de James Bond…

« Oberhauser » ne bénéficie d’aucune construction ni menaçante ni progressive et n’a aucune profondeur ; on ne sait rien de son ascension ni de l’étendue de son pouvoir. Sa motivation suinte le déjà-vu et son plan est hyper caricatural, ce qui colle bien avec le jeu de Christoph Waltz qui fait du Christoph Waltz de supermarché. Et il est tellement vilain qu’il a une base dans le désert — belle mise en abîme du script — qu’on ne voit pas sur Google Maps (sauf si on zoome).

 

 

2 oberhauser

« C'était moi James ! Depuis toujours, c'était moi. Et c'est aussi moi qui ai écrit le scénario. »

 

Dangereusement vautré

Les soi-disant rebondissements sont visibles à des kilomètres. SPECTRE est une succession continuelle de clichés (la bombe à minuterie et les scènes de hacking, sérieusement…) qui n’est interrompue que par les trop nombreux hommages — bien gras — envers les films précédents de la franchise. Ces clins d’œil appuyés détourneront du film les aguerris de la franchise ; les autres expérimenteront un amer sentiment de déjà-vu tant SPECTRE emprunte à ses prédécesseurs (on frôle l’auto-plagiat). L’un dans l’autre, le scénario (écrit à plusieurs mains) est beaucoup trop gros pour fonctionner. Bond laisse de côté l’espionnage, tout lui est quasiment livré clé en main. 007 se contente de rendre visite à la personne qui le redirigera vers la prochaine personne pertinente et ainsi de suite jusqu’au dénouement. Le script est écrit avec les pieds : les scènes se succèdent aussi subtilement que Bond est discret et ne sont qu’un simple prétexte, fabriqué, au voyage. Au programme : Mexique, Italie, Autriche, Maroc et bien sûr Angleterre. A cet égard, notons que Bond vit dans un monde parallèle dans lequel les polices de Londres, Rome et Mexico sont au pire inexistantes, au mieux... spectrales. Autrement, pour exprimer l’inanité du script, je me dois de préciser qu’un rat fait avancer l’intrigue (vous avez bien lu, un rat fait avancer l’intrigue). En guise d’apothéose, le dernier acte du film est un monument d’invraisemblance qui pourrait éventuellement être sauvé si l’on accorde du crédit à la fameuse théorie selon laquelle les évènements montrés à l’écran se passent dans la tête du héros. C’est rarement bon signe.

 

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La stratégie de l’échec.

 

Forcément, les stéréotypes sont eux-aussi de la partie. Comment ne pas trouver grotesque le rôle écrit pour Monica Bellucci (Lucia Sciarra), complètement inutile et réduite à l’article de femme-objet ? Temps à l'écran : moins de cinq minutes. Intérêt pour l'histoire : zéro. A ce stade, on est plus proche d'un caméo que d'un second rôle. Les plus taquins feront remarquer que Monica Bellucci aurait certainement dû être une Bond girl au cours de la décennie précédente — ils auront raison. Léa Seydoux (Madeleine Swann) s'en tire mieux, en dépit de répliques plates et d'une alchimie pas très crédible avec Daniel Craig, en tout cas sur le plan des sentiments. L'acteur anglais semble lui s’ennuyer dans le rôle de 007, même si le charme opère encore sporadiquement. Craig rejoue grosso modo sa partition de Skyfall, mais sans âme, comme mori-bond (je regrette moins ce calembour que mon ticket de cinéma). Au moins, on sait à quoi s'attendre.

 

4 lea

Les robes des personnages féminins > l’écriture des personnages féminins.

 

Everybody does it better

Nombre d’éléments du scénario de Skyfall, justement, se retrouvent dans SPECTRE : si on en doutait encore (ou si l’on choisissait de rester dans le déni), les Bond de Craig racontent une unique histoire  depuis Casino Royale. Cela étant, il n’est pas excusable d’explorer dans les deux dernières itérations les mêmes thématiques sans qu’on puisse percevoir une réelle évolution ou quelconque maturité. Pis, SPECTRE ne propose aucune réflexion, pas de sous-texte, et nous sert des propos d’une banalité sans nom — les James Bond n’étant déjà pas très connus pour leur finesse politique, on atteint ici des sommets de médiocrité intellectuelle. Si le souhait était de moderniser Bond en mobilisant des questions de société contemporaines (surveillance, technologie), c’est raté. Avatar d’une certaine vision du renouveau, Max Denbigh (Andrew Scott) n’a pas une once d’épaisseur. Si seulement il ne se baladait pas avec un écriteau clignotant « ressort scénaristique » sur son front… SPECTRE, c’est de la géopolitique à la truelle et une politique du renseignement traitée de manière irréaliste et ultra simpliste. Pléthore de films ont déjà abordé ces problématiques, à un tout autre niveau. Les films Bond sont officiellement devenus ringards.

 

A l’image de Hinx (Dave Bautista), brute sans cervelle au charisme d’une carpe (c’est le grand retour de l’homme de main muet), la mise en scène est sans intérêt. Aux manettes du précédent Bond, Sam Mendes ne nous surprend plus dans ses choix de réalisation des plus ordinaires. Ok, il y a de beaux paysages et quelques angles intéressants, mais c’est la moindre des choses. Du coup, face à un ensemble plutôt classique, et malgré un long plan-séquence d’ouverture à-la-Iñarritu-parce-que-c’est-tendance qui laissait espérer, on aura vite fait de tiquer sur l’abondance d’action débile et d’explosions inutiles. Désormais marque de fabrique d’une franchise en perte de vitesse, la shaky cam est omniprésente et rend les scènes d’actions illisibles, bien qu’on n’ait aucune raison de s’inquiéter pour un Bond habillé d’une plot armor plus épaisse que jamais — syndrome du James Bond super-héros. SPECTRE sacrifie l’originalité sur l’autel d’une action aussi artificielle que dispensable ; la variété des moyens de locomotion propices aux scènes d’action masque difficilement le déficit d’inventivité : voiture(s), hélicoptère(s), bateau, train, tout y passe.

Les dialogues ne sont pas plus inspirés, s’étirant du quelconque à l’affligeant. Si vous voulez vous faire une idée, le trailer en offrait déjà un échantillon représentatif — un chef-d’œuvre promotionnel qui dévoile également tout le synopsis du film. Du reste, il faut bien reconnaître que plusieurs blagues font mouche. Personnellement, j’ai beaucoup ri mais pas pour les bonnes raisons. 

Pour compléter le tableau, un mot sur la bande-son : on l’oubliera aussi vite que le reste du film. A une ou deux sonorités près, l’ambiance musicale signée Thomas Newman (déjà à l’œuvre sur Skyfall) est interchangeable avec celles des précédents Bond de Mendes. Et je n’évoque même pas la chanson-titre de Sam Smith, larmoyante à souhait (le rapport avec le ton du film ?) et qui vient habiller un générique visuel d’un goût douteux.

 

Au vu du dénouement, l'arc de Craig semble arriver à son terme (quoiqu'un nouveau film centré sur la même version du personnage ne serait qu'une mauvaise décision de plus) et James Bond a bien besoin de nouvelles idées... Mal écrit, volontiers ennuyeux, saturé de clichés et dégoulinant de fan-service grossier, SPECTRE est un film bancal, sans saveur, qui déplaira plus encore aux admirateurs des aventures de l'agent britannique le moins secret de la planète. 007 fait faut bond.

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Armand Folton 

Haut comme un kokiri, je compense par une grande mauvaise foi.

Je joue à des vieux jeux mais je ne suis pas vieux jeu.

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