Batman

  Réalisation : Tim Burton

  Sortie : 1989

  Genre : Super-Héros

  Durée : 126 minutes

 

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It’s simple. We watch the Batman.

 

Revenir vers les origines après Nolan et avant Snyder. C’était l’assurance de constater que le Batman de Ben Affleck avait le gabarit pour bouffer trois Michael Keaton avec ses céréales goût protéine au petit-déjeuner. Avant le gonflement de la bulle des super-héros, au temps où produire un film sur Batman était encore considéré comme un risque, il y avait Tim Burton. Il y avait le commencement. Alors, il a vieilli Batou ?

 

Batman begins

Moins de quinze petites minutes. C’est ce qu’il faut à Tim Burton pour caser le générique, nous montrer Batman, présenter les personnages principaux, et établir l’atmosphère d’une ville où la pègre est puissante et la police partiellement corrompue d’une part, impuissante d’autre part. Quoi ? Pas d’origin story qui dure 40 minutes ? Et non ! Ce temps est révolu… enfin, il n’existe pas encore. Étrange sentiment également de regarder un film inspiré d’un comic-book sans références bien grasses ou chasse aux easter-eggs. La narration est simple, efficace, un vilain est vite identifié : le Joker, dont on suit la genèse et la progression. Un seul fil rouge. Les parents de Batman ? On ne les évoque pas avant le dernier tiers du film !

 

C’est là que le bat blesse

Plutôt que de vous raconter le scénario, j’avance directement au dernier acte du film, justement. Il peut être considéré comme le moment le plus faible des deux heures ; cette tranche me permettra d’introduire tous les éléments qui font le film et son atmosphère. Commençons par évacuer les défauts d’ensemble avant de souligner les qualités particulières, voulez-vous ?

Dans ce dernier acte, Jack Nicholson étale son cabotinage (excellent par ailleurs, j’y reviens) perché sur son carrosse (gestes, types de plans et répliques se répètent), et Batman brille par sa nonchalance. A sa décharge le chevalier noir (et Michael Keaton) n’est pas aidé par sa combinaison en caoutchouc rigide qui l’empêche de pivoter, de courir, bref de se mouvoir avec agilité — Batman devra complètement obliquer son buste pour comprendre ce qui se passe sur ses flancs jusqu’à George Clooney. Alors quand il doit se fader tous les escaliers de l’édifice, voir Batman déambuler comme s’il souffrait d’arthrose ne rend pas vraiment service ni à l’action ni aux capacités du personnage. Et puis, la plupart des scènes d’actions présentent un Batman immobile qui subit les coups. La puissance du justicier n’est vraiment pas évidente lors des scènes de combat, même s’il domine ses adversaires.

Batman

Holy stairs Batman!

Petit point de détail qui fait également tiquer à ce moment du film : Batman semble avoir oublié que son utility belt comportait un outil bien utile pour grimper : son bat-grappin, aperçu à plusieurs reprises au cours du film. A cet instant, une chauve-souris sans fil, c’est tout de même bien inopportun. « Mais peut-être que Batman n’a pas rechargé sa ceinture ! » Que nenni, car sans dévoiler la suite des péripéties, Bruce Wayne en fait usage quelques scènes plus tard. « Mais il avait tout prévu, il ne s’en est servi que quand il en avait besoin, c’est Batman ! » Certes, ou alors le Batman, il a lu le script.

 

Faire partie du Gotham

Au-delà de l’écriture du personnage, Michael Keaton sert pourtant un très bon Batman ; pas besoin d’un cancer de la gorge pour paraître intimidant. Batman s’exprime d’ailleurs très peu. Burton embrasse d’abord et avant tout l’aspect animal de Batman, en jouant sur le positionnement aérien, l’emploi de la cape. et les déplacements en rappel du héros pour singer sa fascination pour les chauves-souris. Difficile à l’inverse de faire l’éloge de Bruce Wayne qui semble bien pataud et dont les scènes, mises à part quelques-unes, stimulent plus l’ennui que l’intérêt. Pourtant son numéro lui permet de s’attirer les charmes de Kim Basinger (c’est à n’y rien comprendre), avec qui Wayne va naturellement bat-ifoler. Cette dernière campe le rôle de Vicky Vale, photo-journaliste dont l’enquête et les actes vont la plupart du temps faire avancer l’intrigue (non sans lâcher quelques cris stridents qui j’en suis sûr ont permis à Kim Basinger de faire la différence lors du casting).

Vicky Vale bosse avec Alexander Knox (Robert Wuhl), dont l’objectif est de prouver l’existence de Batman qui n’est aux yeux de la population générale de Gotham qu’une simple rumeur. Et mis à part ces deux personnages (trois si l’on inclut Knox)… c’est tout. Vraiment tout. Les seconds rôles restent très en retrait, une bizarrerie quand on connaît l’importance que prennent par exemple le commissaire Gordon (Pat Hingle) et Harvey Dent (Billy Dee Williams, royalement inutile — remplacé dans les suites) dans les futures itérations des aventures du chevalier noir. Même Alfred Pennyworth (Michael Gough), le majordome de la famille Wayne, se contente de faire… le majordome. Et vas-y que je t’apporte un café, et vas-y que je vérifie les messages des conquêtes de Bruce sur son répondeur. J’exagère, il est sympa Alfred, c’est un excellent wingman qui raconte vos souvenirs les plus embarrassants.

 

Have you ever danced with the devil in the pale moonlight?

Mais-mais-mais je vous voir venir : si Batsy/Brucie n’est pas si présent, que le seul autre personnage consistant est Vicky Vale, qu’est-ce qu’on peut bien regarder pendant le film ? Et bien, si le film est sobrement intitulé Batman, il raconte plutôt l’histoire du Joker ; la présence de Jack Nicholson en tête du générique n’est pas anecdotique. On tient là la qualité première du film : l’interprétation du Joker par Jack Nicholson, et sa prestation en roue libre (qui fonctionne, elle, à l’inverse du surjeu immonde de Jim Carrey et Tommy Lee Jones dans Batman Forever).

Principal ressort humoristique d’un film qui ne manque pourtant pas de situations cocasses, Nicholson nous offre un Joker fou, ironique et ambitieux, sans autre raison apparente à ses motivations criminelles que sa névrose. Entre nihilisme et raffinement — ce Joker est amateur d’art, voire philosophe — le jeu totalement assumé de Nicholson (rire, diction, pas de dance, goût des accessoires, etc.) est en plus délicieusement souligné par une musique soit déjantée, évoquant le cirque, soit par des compositions classiques qui matérialisent les différentes facettes de sa personnalité pour le moins dérangée. Une performance de référence toujours aujourd’hui pour qui endosse le rôle du « clown » ou de tout autre personnage pathologiquement siphonné. Son maquillage et son accoutrement sont tout aussi réussis.

 

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«  Actuellement, j’ai un léger problème de costume, je crois que mon tailleur se fout de ma gueule. »

Tim Burton trouve même le moyen de raccorder les histoires de Bruce Wayne et de Jack Napier (Sam Raimi aurait regardé le film pendant la production de Spider-Man 3 et se serait exclamé « eurêka ! »), effleurant par-là même l’essence de l’opposition entre Batman et le Joker (« l’un ne peut exister sans l’autre »). On adhère ou on n’adhère pas — je regrette personnellement que ce thème soit traité trop rapidement, de façon superficielle — mais l’idée est louable. N’oublions pas que nous ne sommes qu’aux prémisses du cinéma super-héroïque moderne.

 

Burton, the dark night

La vision artistique de Burton s’harmonise avec une certaine idée de Gotham, sombre tout en étant assez colorée, sans que le résultat n’arrache la rétine ou ne serve de torture pour les daltoniens de Guantanamo (coucou Joel Schumacher). L’équilibre entre la palette cartoon et la façade mafieuse de Gotham rendent l’ensemble cohérent, car aucune des deux facettes ne tombent dans la démesure — mis à part les manigances du Joker qui incarne la démesure. Ce qui saute aux yeux par rapport aux productions modernes issues de comic-books, c’est aussi l’omniprésence de décors réels au détriment des effets numériques (je te regarde, Asgard). L’ambiance fonctionne, et c’est à mon sens un très bon point du film.

 

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Gotham, plan ouvrant le film, qui a d’ailleurs reçu l’Oscar des meilleurs décors en 1990.

Alors que Burton a pu laisser libre cours à son imagination, ce Batman est à appréhender comme une adaptation plus qu’en une retranscription fidèle. Bien entendu, les personnages et l’univers restent loyaux à leurs homologues papier. Pour autant, il faut bien garder à l’esprit qu’en 1989, la sortie d’un film tiré d’un comic-book si reconnu n’était pas une garantie de succès et que la question de la fidélité au matériau de base n’était pas aussi prégnante qu’elle peut l’être dans certains cercles aujourd’hui. Le Joker de Burton — ici un criminel appelé Jack Napier — est ainsi l’une des nombreuses versions du personnage, tandis que dans la Gotham burtonienne, Batman n’a apparemment pas fait le serment d’épargner la vie des criminels qui croisent son chemin. Si seulement il pouvait justifier les craintes des malfrats à son égard…

Justement, dans le contexte de l’époque, et si le film bénéficie d’un budget de 35 millions de dollars, on est encore loin du côté aseptisé que peuvent parfois soulever les blockbusters modernes, notamment en provenance de Marvel et DC. Certains plans de Burton sont d’ailleurs très inspirés en présence du Joker.

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 Un des nombreux plans intéressants servis par Burton où l’on découvre, progressivement et en même temps que le personnage au premier plan, la transformation de Jack Napier. Un gros travail a été fait sur la gestion des lumières.

En revanche, Tim Burton abuse légèrement des plans en biais (comme ) . Aucun fil directeur ne permet de relier les différentes occasions où ils se présentent, on peut ainsi parier sur un effet de style fort esthétique qu’on pourra aimer ou exécrer. Attention, je n’ai pas parlé de réalisation bancale, ne me faites pas dire ce que je n’ai pas dit ! Malgré tout, on pourra regretter une image parfois sombre sur certains plans — c’est particulièrement criant lors des derniers instants du film, au sommet de la cathédrale de Gotham. Bien sûr, Gotham est une ville sombre et le détective aux oreilles pointues opère dans l’ombre. Las, la lutte entre Batman et l’homme de main du Joker qui précède la confrontation finale avec Jack Napier en sort confuse.

A noter également, les premières apparitions cinématographiques (dignes de ce nom) des véhicules de Batman qui viennent compléter sa panoplie de jouets — dont le Joker est bien évidemment jaloux. La batmobile a son heure de gloire et est bien mise en valeur dans l’action. Pour parler cru, elle a de la gueule. Tout comme le batplane/batwing dont l’apparition ne jure pas avec les décors et s’adapte parfaitement à l’imagerie burtonienne.

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Fly me to the moon

Par son succès et grâce à la reconnaissance qu’a obtenue le film, Batman a inspiré la série animée qui a repris ses codes visuels (dont la batmobile, identique) et ses thèmes musicaux. La musique, justement, est signée Danny Elfman : le thème de Batman et plusieurs des morceaux de la bande-son sont reconnaissables entre mille. En outre, Prince a écrit plusieurs morceaux pour le film, qui s’adaptent, contrairement à ce qu’on aurait pu présager, à merveille avec la démence du Joker. Par contre, le son a méchamment vieilli et les gunfights (peu nombreux) entre les gangsters et la police tournent pratiquement au ridicule tant les effets utilisés sont connus, reconnus, et répétés. Le bruit des poings sur l’armure de Batman est assez rigolo lui aussi.

 

En définitive, l’adaptation de Tim Burton est un bon film en tant que stand-alone. Ce n’est pas un hasard si c’est à sa suite que le phénomène Batman s’est propagé sur les écrans. J’occulte volontairement la série télévisée des années 1960 avec Adam West, qui a ses qualités, ses défauts, mais qui surtout exploite un autre registre et un autre ton que les apparitions cinématographiques de Batman à partir du Batman de 1989. Batman reste une base, en tant que premier jet, pour les films de super-héros qui pullulent aujourd’hui. Et puis n’oublions pas que ce film aura permis, des années plus tard, la gestation de Birdman.

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Armand Folton 

Haut comme un kokiri, je compense par une grande mauvaise foi.

Je joue à des vieux jeux mais je ne suis pas vieux jeu.

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