La loi du marché

  Réalisation : Stéphane Brizé

  Sortie : 2015

  Genre : Drame

  Durée : 93 minutes

 

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La peur du salaire

 

La loi du marché est un film social français. Je sens déjà les regards inquiets de l’assemblée. Ce genre de films a en effet pour mauvaise habitude d’enfoncer les portes ouvertes, produisant ainsi des films plats, prévisibles et fades même si pétris de bons sentiments. (Jamais de la vie en est l’exemple le plus récent). Ici, Vincent Lindon incarne un chômeur, Thierry, qui a du mal à se réinsérer et dont le fils est handicapé. Ça commence mal…

 

 

L’art du non-dit

Heureusement, Stéphane Bizé a beaucoup de talent et il nous propose un film aussi subtil que touchant. Aucun personnage n’est caricatural, aucune scène n’est trop convenue, aucun effet n’est artificielement ajouté. Brizé filme la vie de son personnage comme une succession de séquences, parfois assez longues, qui nous font tout comprendre sans jamais rien expliquer. Le héros semble même presque apathique pendant tout le film, spectateur d’un jeu immonde. En effet, si on le découvre chômeur, le film place assez rapidement Thierry dans la peau d’un vigile de supermarché. C’est dans ce métier qu’il constatera la puissance aliénante du salariat et donc du marché. Toutes ces vies, réduites à un bulletin de salaire nécessaire et prêtes à encaisser et à avaler les discours les plus insidieux des employeurs cyniques, nous sont présentées sans être décortiquées ni analysées. Pas besoin de tout montrer, les séquences se succèdent tout à fait logiquement sans que les liaisons entre elles soient apparentes. Thierry n'exprime jamais ce qu'il ressent et pourtant, Vincent Lindon nous fait comprendre par ses silences et son regard désabusé tout ce qui lui passe par la tête. Les ellipses et les sous-entendus ne font que donner plus de force à ce qui n’est pas dit. C’est là que le cinéma est le plus bouleversant.

Le choix du réalisateur de faire appel à des non-professionnels autour de Lindon se révèle judicieux. Tout sonne juste. Aucun dialogue ne semble écrit à l'avance. Stéphane Brizé a d'ailleurs laissé une certaine liberté aux acteurs dans les mots qu'ils emploient et dans la façon dont ils incarnent leur personnage. Vincent Lindon s'adpate parfaitement et immédiatement à son personnage et aux autres acteurs. Son prix d'interprétation est à ce titre totalement mérité tant on oublie rapidement l'acteur pour ne voir que Thierry.

Url

"Prix d'interpétation ex aequo entre Vincent Lindon et sa moustache"

 

 

Ni didactique, ni tire-larmes

Ce que filme Brizé est tellement abject que la puissance du film réside surtout dans son approche subtile. Ça ne sert à rien de rajouter des scènes explicatives ou une mise en scène soulignant ce qui se passe. Brizé décrit seulement comment le salariat brise les êtres humains en les soumettant à une logique qu’ils finissent par accepter. Les caissières sont persuadées d’être vraiment en faute quand elles prennent des malheureux coupons de réduction. Les discours de la direction créent cette illusion de l'entreprise comme une grande famille dont le patron serait le père sévère mais juste. Le film fait ressortir ce cynisme inhérent au monde du travail. Non seulement on est obligé de travailler pour vivre, mais on doit faire semblant d’y voir une chance et une source de joie, peu importe la pénibilité de la tâche. La menace du chômage gomme toutes les réticences, la peur de voir son salaire, seul moyen de subsistence, disparaître est le moteur de ce jeu pervers.

Cependant, il ne faut pas croire que Brizé écrase ses personnages dans une spirale de malheurs. En effet, le fils handicapé réussit bien ses études et a le soutien de l’institution, Vincent trouve du travail sans que le réalisateur n’insiste trop lourdement sur les difficultés du chômage. Il n’y a pas de colère subite, de larmes, ou de conflit ouvert. Cela permet de ne pas faire du film un tableau à charge sur la société et donc de le rendre plus réel, plus humain. Cela rend aussi les difficultés beaucoup plus dures...

 

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Des salariés payés  pour surveiller que les autres salairés méritent bien leur salaire

 

La loi du marché est donc un film très fort. Son propos, lucide et sans concession sur le marché du travail est brillamment servi par Vincent Lindon mais aussi par l'ensemble des acteurs non-professionnels. Un film social comme on aimerait en voir plus souvent.

 

4 1

 

 

Mehdi Khnissi

Enfant caché de Jean Grey et de Babar, je collectionne les bilboquets en bois.

Je regarde beaucoup de films longs et lents pour oublier l'absurdité de nos vies et je joue à FIFA aussi.

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