Self Made

Film israélien de Shira Geffen

Sorti le 8 juillet 2015

Genre : Comédie dramatique

Durée : 89 minutes

 

 

On a échangé nos vies

Au matin, le lit de Michal, célèbre artiste israélienne, se brise. Elle le remplace. Au soir, Nadine est licenciée de l’Ikea local. Il faut dire que la jeune palestinienne joue au Petit Poucet avec les vis qu’elle prélève sur son lieu de travail ; la peur de ne pas retrouver le chemin du checkpoint. Self Made est l’histoire absurde de ces deux femmes dont les vies s’entremêlent tant qu’elles échangent leurs identités sans que leurs proches ni les spectateurs ne bronchent.

 

Vies absurdes.

Self Made est d’abord une comédie, en témoigne cette première scène où la caméra fixe Michal endormie pendant de longues secondes avant que ne se brisent son lit et son sommeil. Elle est perdue, se redécouvre au fil d’une journée sans queue ni tête où elle enchaîne interview pour la télé allemande, problèmes informatiques et musique pour crabe. Le quotidien insensé d’une femme qui agit à l’instinct, sacrifie son utérus, préalablement peint de l’intérieur, pour une exposition à la Biennale. C’est une autre absurdité qui touche Nadine, elle qui remplit des sachets de vis (cinq vis par sachet) à longueur de journée. Palestinienne, elle doit passer quotidiennement au checkpoint, lieu où s’accumulent les petites humiliations quotidiennes : un câble de baladeur « confondu » avec le fil électrique d’un détonateur, un enclos devenu prison pour les suspects et de temps en temps, la fouille corporelle par une jeune Israélienne en service militaire.

"Cinq vis"

 

Identités partagées.

Si la réalisatrice montre parfaitement ces deux mondes que tout semble opposer, leur rencontre lui permet d’approfondir son propos par un discours sur l’identité et le personnage. Alors que Michal et Nadine se croisent dans l’enclos-prison du checkpoint, un garde hésitant va séparer les actrices de leur personnage. Au tour de Sarah Adler d’endosser le rôle de la jeune palestinienne bientôt transformée en suicide bomber, victime passive et complice de la révolution. A celui de Samira Saraya d’arpenter les beaux quartiers et de répondre aux interrogations vides d’une journaliste tenace. Comme les seconds rôles, les spectateurs ne s’y laissent pas tromper : au-delà de la couleur de leur peau, qu’est-ce qui distingue finalement les deux femmes ? Qu’est-ce qui les empêche d’échanger leurs vies, dès lors qu’on ne peut différencier le ventre d’une grossesse naissante de l’arrondi abdominal d’une ceinture d’explosifs ?

Destins croisés.

 

« Faire ressortir l’intérieur ».

Heureusement, il reste l’art. L’art de Michal explore la souffrance liée à l’emprisonnement corporel de l’Humain. On la voit se frapper la tête sur un morceau de plexiglas estampillé « Exit », se débattre dans un immense collant de nylon et, « projet secret » de sa carrière, transformer son utérus en sac à main. L’art de Shira Geffen, dont c’est ici le premier long métrage en solitaire (après Les Méduses co-signé avec Etgar Keret en 2007), le prolonge entre montrant l’absurdité de nos identités, comme autant de destins vides de raisons d’être, sinon de sens. C’est un très beau film que la réalisatrice israélienne nous offre, bien écrit, doté de vraies inspirations de mise en scène et certainement une excellente raison d’aller rechercher la fraîcheur des salles de cinéma.

 

4 1

 

Hugo Argenton

En attendant d'aller faire l'ermite dans les Highlands ou le Bayou, avec l'oeuvre intégrale de Tolkien pour seule compagnie, je hante les salles du nord-ouest parisien et dévore séries politiques et romans.

On a la vie qu'on peut.

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