Faute d'Amour

  Réalisation : Andreï Zviaguintsev

  Sortie : 2017

  Genre : Drame

  Durée : 127 minutes

 

Fa

Déboires de sots ternes

 

La teinte de Faute d’amour, cette pellicule esthétique autocollante que le réalisateur a soigneusement posée sur le verre de sa caméra, reste la même que dans Léviathan ; c’est le terne. Les paysages, comblés d’air froid et mornes à souhait, argentés dans un halo de lumière insipide et désespérément falote, campent le décor. Une atmosphère de laquelle on attend pourtant que jaillisse soudain un éclat, on garde l’espoir que se déclare un incendie qui déchire et flamboie la toile grise et fade du ciel, une ardeur. En vain. Chez Andreï Zviaguintsev, rien de solaire ici-bas. Il nous met en garde : soyons vigilants avec nos vies et celles des autres, car on peut les ternir. Le délétère n’est pas un puits dans lequel on tombe, mais un buvard dans lequel on les aura trempées.

 

L’œil retient tout de même à l’issue de la séance une unique couleur : le rouge. Le rouge du manteau d’un petit garçon qui sort de l’école et emprunte un sentier dans la forêt, blondinet souriant qui traverse cette nature dévêtue par l’hiver, et qui peut laisser libre cours à son imagination, tel un petit chaperon solitaire sans grand-mère aimante, mais qui inconsciemment sait bien qu’il a droit d’être heureux, puisqu’il est un enfant. Seulement à cet âge ce droit appartient aux adultes – et le droit de garde, aux parents. Un droit dont le devoir est renié, détesté, méprisé. Indésiré.

 

Car malheureusement en cette saison, seul le sol est stérile. Les corps des adultes qui font l’amour semblent pour le spectateur une vulgaire abrasion d’épidermes imperméables, dépourvue de sens et de sensualité, qui ne répond qu’au désir que dicte l’instinct sexuel humain, et d’où résulte un assouvissement aussi muet qu’inutile. Si les relations sont gâchées, c’est précisément parce que Zviaguintsev fait des personnages des égoïsmes exacerbés, qui trient leurs responsabilités. Un cinéma réaliste, en somme, où leur délicatesse est inexistante, et où l’attention des êtres est portée de manière exclusive et plus volontiers sur l’écran de leur smartphone ou de la télévision que sur leurs semblables, que sur leur progéniture, que sur leur propre humanité. Comme une sinistre accoutumance, qui évapore ressentiments et onces de culpabilité. Mais la vapeur ne finit-elle pas toujours par retomber ?

 

Fa2

 

L’amour est ridiculisé, la sexualité sans joie, la famille morte, l’inimitié tenace comme une ronce. Mais voilà qu’un aria advient dans cet aria géant qu’est la vie d’un couple découplé contraint au commun, fût-il de chair : un jour, Aliocha, l’enfant de 12 ans, disparaît. Où est-il ? Qu’est-il arrivé ?

 

Il brille par son absence.

 

Malgré l’abandon de l’Etat, miné par la bureaucratie et le manque d’effectifs, des moyens bénévoles sont déployés grâce à une association dédiée et dont le dynamisme opérationnel s’avère remarquable et convaincant. Au fur et à mesure des recherches, les attitudes des principaux protagonistes ne varient guère, les nuances des personnalités et des sentiments demeurent opaques. Telles des hontes sans courage, les êtres persévèrent dans leur être, léthargie sans mots. Ni regret ni remise en question ne font surface, du moins à l’extérieur de leur débile conscience.

 

L’enfant, lui, refera-t-il?

 

Fa3

 

On ne sortira pas de la salle chamboulé par le film de Zviaguintsev, ni émerveillé, ni surpris, mais dans ce monde terne qu’il nous dépeint, peut-être se souviendra-t-on d’un petit point rouge.

 

3 1

 

 

Thibaut Sansen

Russophile collectioneur de mots rares dans un petit carnet à spirales (comme William)

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