High Noon

 Réalisation : Frank Zinnemann

  Sortie : 1952

  Genre : Western

  Durée : 85 minutes

 

 

Highnoonwide

 

Les six coups de midi

 

Western culte de Fred Zinnerman, Le train sifflera trois fois (en français) réussit la prouesse d’être un grand film dissimulant habilement une attaque politique. Les deux lectures du film sont passionnantes.

 

Attente sous tension

 

High Noon est avant tout un grand western, sans toutefois respecter tous les codes du genre. Dans une petite ville perdue dans le grand Ouest, Will Kane, un shérif s’apprête  à partir à la retraite quand il apprend que son ennemi juré est sur le retour. Frank Miller, un bandit qui a terrorisé la ville cinq ans auparavant, condamné à mort par ce shérif est déterminé à prendre sa revanche. Il arrive par le train de midi.

La majorité du film se passe donc dans cette attente de l’ennemi. Fred Zinnerman arrive avec brio à faire de cet absent, une figure terrifiante. Tout le village le craint et le décrit comme un monstre. On ne sait jamais vraiment ce qu’il a fait : pas de flash-back, pas de récit, seulement la peur réelle et perceptible de l’ensemble d’un village.

Le film s’ouvre sur les acolytes de Frank Miller qui se réunissent à la gare, quelques heures avant l’arrivée du train. On a l’occasion de voir le terrible regard de Lee Van Cleef qui fait sa première apparition au cinéma. Son rôle est plus que minime, mais son physique immédiatement remarquable lui permettra d’incarner l’un des méchants les plus célèbres du cinéma américain quelques années plus tard. Une musique accompagne cette première séquence, une chanson pour être précis, qui résume parfaitement l’esprit du film, (« I can’t be leaving until I shoot Frank Miller dead ») plus efficace que n’importe quel synopsis, cette rengaine accompagnera tout le film et sera comprise progressivement par le spectateur, qui l’aura en tête plusieurs jours après le film. ( je la sifflote encore en écrivant cet article).

Les intrigues du village sont régulièrement coupées par des plans sur les trois acolytes patientant tranquillement à la gare, ou sur une pendule dont les coups semblent annoncer les coups de revolver. Frank Miller est aussi présent sur les lèvres de tous les habitants et chaque discussion tourne autour de cet affrontement inévitable. La tension ne peut donc que monter tandis que les aiguilles continuent à tourner et que le soleil s’approche de son zénith. Il est bientôt midi.

 

High noon clock

La pendule d'argent qui dit : je t'attends.

Malheureusement, seul bémol, la fin du film et l’affrontement final sont un peu décevants comparé à la force de la première heure du film. La scène est un peu expéditive et ne rend pas hommage à toute la construction faite autour de la figure de Frank Miller.

 

Un western atypique

Même si l’on retrouve de nombreuses caractéristiques de western américain, High Noon occupe une place particulière dans le genre. Nous sommes bien en présence d’un affrontement entre une figure du bien et une figure du mal à coup de revolver dans un petit village avec saloon à porte battantes. Cependant la construction du film autour de l’attente de l’ennemi principal donne une tonalité particulière au récit. Il y a en effet très peu d’action et ce qui se joue principalement touche plus à la rhétorique qu’au duel de pistolets. Le shérif doit en effet convaincre les habitants de se joindre à lui contre Frank Miller. La menace que représente celui-ci ne touche en effet pas tout le monde. C’est un conflit personnel : Frank Miller veut tuer Will Kane et rien d’autre.

C’est pour cela que nombre d’habitants souhaitent voir le shérif partir. Même l’un de ses rares soutiens, dans un discours parfaitement écrit, finit en concluant que Will ferait mieux de laisser tomber et de partir le plus vite possible. Le shérif est totalement décrédibilisé, peu apprécié par le reste des habitants, à la retraite car il a épousé une Quaker pacifiste (interprétée par Grace Kelly), il n’incarne pas la figure du rempart ou du sauveur. Il est plutôt vu comme une gêne dont l’entêtement finira par apporter des ennuis. Le film se concentre sur sa quête de soutiens, il veut embaucher des adjoints et fait presque un porte-à-porte. C’est une position très atypique pour le héros d’un western : il n’est quasiment jamais valorisé. De nombreux plans soulignent sa solitude lorsqu’il marche dans les rues désertées, en particulier au moment de l’affrontement final où la caméra s’envole pour ne faire de Will Kane qu’un homme isolé dans sa propre ville allant droit au suicide.

 

Sans titre

I'm a poor lonesome cow-boy...

Ce choix assez fort de ne pas faire de Will Kane un héros populaire et puissant donne une véritable force singulière au film. Le héros a peur et ne semble pas un instant être sûr de ce qu’il fait. Son tout premier choix, au début du film, est d’ailleurs la fuite et il passe le film à chercher de l’aide. On est loin du cow-boy viril et puissant à la John Wayne.

 

Derrière le western, un règlement de comptes politique

Il faut connaître le contexte du film pour comprendre son message caché. En soi, le film ne le laisse pas transparaître, d’autant plus quant on le regarde aujourd’hui de manière totalement détachée de son contexte de production.

Nous sommes au début des années 50 aux Etats-Unis, le Maccarthysme bat son plein alors que la guerre de Corée va bientôt éclater. Il ne fait pas bon être communiste. Pire il ne fait pas bon, ne pas être anti-communiste. En 1947, la Commission sur les activités antiaméricaines (House Un-American Activities Committee, HUAC), avait dressé une liste de dix personnalités suspectées de liens avec les communistes. 24 témoins amicaux (Walt Disney, Ronald Regan) avaient délivré des informations contre la menace communiste. Certaines célébrités s’étaient insurgés contre cette procédure : Lauren Bacall, Humphrey Bogart, John Huston…

En 51, la Commission recommence. Certains artistes n’hésitent pas à balancer tout ce qu’ils savent (Elia Kazan en tête) d’autres refusent comme Carl Foreman, scénariste du film dont cet article est la critique (je suis sûr que vous vous demandiez si je n’avais pas oublié).

La parenthèse historique est terminée. Revenons au film qui sert donc pour Foreman à pointer du doigt l’HUAC. Les bandits qui reviennent au bout d’un certain temps pour avoir la peau du shérif, qui n’arrive pas à trouver de soutien, incarnent l’HUAC qui accuse les artistes d’Hollywood et qui est tellement effrayante que peu de personnes n’osent l’affronter. Cette lecture cachée ne saute pas aux yeux mais elle a pourtant été immédiatement comprise à Hollywood : John Wayne, conservateur modèle, a détesté ce film qu’il juge anti-américain. Elia Kazan s’est senti obligé de réponde de la même façon : en réalisant un (néanmoins très bon) film justifiant son point de vue et donc la délation : On the Docks (Sur les Quais). High Noon a donc eu un fort impact sur le Hollywood de l'époque. Il est d'ailleurs amusant de remarquer que Gary Cooper qui interprète magistralement ce shérif, symbole des artistes d'Hollywood isolés car soupçonnés de communisme, est un conservateur affirmé.

 

High noon gang

 L'HUAC prête à en découdre avec la pourriture communiste

High Noon est un grand et étrange western. Son rythme particulier le distingue des autres chefs d'oeuvre du genre et lui donne une tonalité singulière particulièrement plaisante. Le scénario et la mise en scène nous font partager la peur croissante d'un shérif isolé mais déterminé. Le contexte de l'époque donne une dimension supplémentaire à l'oeuvre en l'inscrivant dans une des périodes les plus troubles du rapport entre Hollywood et le monde politique.

4 1

 

Mehdi Khnissi

Enfant caché de Jean Grey et de Babar, je collectionne les bilboquets en bois.

Je regarde beaucoup de films longs et lents pour oublier l'absurdité de nos vies et je joue à FIFA aussi.

Aucune note. Soyez le premier à attribuer une note !