Jour de Colère

  Réalisation : Carl Theodor Dreyer

  Sortie : 1943

  Genre : Drame

  Durée : 92 minutes

 

 


 

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Le jugement premier

 

Jour de Colère marque le retour derrière la caméra de Carl Dreyer après 11 ans l’absence. Le film se passe en 1623, Anne vit tristement avec son mari et la mère de celui-ci jusqu’à ce que débarque une sorcière et le fils issu du premier mariage de son époux. Carl Dreyer n’est pas réputé comme étant plus accessible des cinéastes et on lui reproche parfois un style trop austère et un rythme lent. Faut-il pour autant déconseiller ce film ?

Les visages de Dreyer

Il y a certains cinéastes qu’on reconnaît dès le premier plan. Dreyer en fait indéniablement partie. Sa façon de filmer les visages de ses personnages est unique. On pense à La Passion de Jeanne d’Arc ou au sublime Gertrud. On retrouve dans Jour de Colère la même utilisation des gros plans et de la lumière qui fait ressortir les visages des acteurs. Je suis sûr qu’on pourrait écrire des pages et des pages sur les visages dans l’œuvre de Dreyer. Anne est immédiatement fascinante par la façon qu’a le réalisateur d’illuminer son visage pour le rendre diaphane et fragile dans la première partie du film. Femme docile qui s’ennuie dans une maison dominée par la mère acariâtre, ses yeux immenses dans les plans rapprochés de Dreyer suffisent pour exprimer tout ce que le personnage ressent. Et ce visage va évoluer avec l’apparition du fils dont elle tombe amoureuse. Le rejet de sa vie subie et l’arrivée du plaisir vont lui donner une nouvelle force qui la rend plus assurée face aux autres personnages. L’éclairage change aussi, son teint devient moins pâle, ses cheveux se détachent et elle perd la coiffe qui, encadrant son visage, le faisait ressortir. Elle perd à la fois en fragilité mais aussi en innocence et c’est ce que montre brillamment Dreyer uniquement par des jeux de lumière et de cadrage.

Mais Anne n’est pas le seul personnage à faire l’objet de ce traitement. Tous les acteurs sont transcendés par le regard du réalisateur. Le mari strict et impuissant face à la vigoureuse jeunesse qui vit à ses côtés et lui rappelle ce qu’il a perdu à tout jamais, la mère tyrannique protégeant à tout prix son fils, même la sorcière condamnée par la moralité publique et cherchant désespérément un refuge, tous ces personnages sont avant tout des visages. Des figures qui, à un moment ou à un autre, engloutissent l’écran et cristallisent une émotion, un moment de l’histoire. Les plans de Dreyer sont quasiment hypnotiques et nous happent complètement dans l’ambiance qu’il crée.

 

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Le regard juge

Le cinéma de Dreyer est aussi très influencé par la religion (Ordet notamment, qui ne fait pas partie de mes préférés). Dans ce film, c’est le Jugement Dernier qui sert d’inspiration pour tout le film, il en est l’ouverture et la conclusion. Les personnages ont une conception de ce qui doit être et tout comportement autre et jugé comme étant un péché devant être puni. La courte intrigue parallèle qui introduit le film sur la prétendue sorcière brûlée par la foule anonyme après son aveu sous la torture donne le ton du reste du film. La scène de la torture est d’ailleurs magnifique. Le corps menu de la vieille dame, centre de l’attention,  est cerné par les juges imposants et supérieurs essayant à tout prix de la faire craquer. La caméra tourne autour de la salle et nous montre ces juges de la probité avant d’atterrir sur ce corps affaibli, lui aussi baigné de lumière candide. S’en suit des séries d’interrogations entre la vieille dame et un autre personnage. Dreyer filmant les deux protagonistes de profil en retranscrivant spatialement la supériorité du juge sur le suspect déjà coupable. On sait que son destin est déjà tout tracé : elle sera brûlée pendant que les enfants chanteront la gloire de dieu dans une magnifique scène.

Tout le reste du film fait écho à ce jugement initial. La mère juge en permanence le couple qui vit sous son toit. Elle n’accepte pas le second mariage de son fils avec une fille si jeune. Anne ne supporte plus son mari et lui en veut pour l’avoir épousé si jeune alors qu’elle n’éprouve rien pour lui. Celui-ci ne peut que juger le rapprochement entre Anne et son propre fils auquel il assiste, impuissant. Tous les personnages sont donc coincés dans ce sentiment, subtil mélange de mépris et de colère qu’est le jugement. Dreyer se sert des regards des protagonistes pour faire passer à l’écran cette toile de ressentiment. Les yeux se cherchent en permanence et incarnent la position de domination de celui qui juge sur le supposé pêcheur.  Cette situation ne peut évidemment déboucher que sur un éclat de violence, qu’il faudra à son tour juger. Le film se clôt sur le visage d’Anne. Il ne pouvait pas finir autrement. 

Jour de colère est un chef d’œuvre. Peut-être le plus beau film de Dreyer avec Gertrud. Chaque plan est magnifique et sert la tonalité générale du film qui nous rappelle que personne ne peut échapper au jugement, au regard des autres. C’est écrit sur le visage d’Anne.

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Mehdi Khnissi

Enfant caché de Jean Grey et de Babar, je collectionne les bilboquets en bois.

Je regarde beaucoup de films longs et lents pour oublier l'absurdité de nos vies et je joue à FIFA aussi.

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