Le Limier

  Réalisation : Joseph L. Mankiewicz

  Sortie : 1972

  Genre : Drame, Enquête

  Durée : 122 minutes

                                                                                          


Sleuth movie

Le Meurtre de Sir Arthur Conan Doyle

 

Voici un film connu pour ses rebondissements. Il figure régulièrement dans la liste des films à twists (avec Usual Suspects ou Fight Club). Cependant, contrairement à ces deux films sus-cités, l’intérêt du Limier ne repose pas uniquement sur le twist final. En effet, ce film nous entraîne dans une réflexion particulièrement intelligente sur ce qu’est une œuvre de fiction policière. Tout en nous proposant une un énigme brillante.

 

Un duel au sommet

Le Limier est d’abord une opposition de styles entre deux personnages servis par de très bons acteurs (l’immense Laurence Olivier face à Michael Caine). L’intrigue tourne autour de ces deux hommes dans un jeu de pouvoirs et d’arnaque haletant. Laurence Olivier incarne, Andrew Wyke, un écrivain à succès de roman policier qui fait venir l’amant de sa femme pour le punir. A partir de là, les deux hommes seront pris dans un engrenage de manipulations.  Le scénario, adapté par Anthony Shaffer de sa propre pièce de théâtre et finement ciselé et ne laisse aucune place à l’ennui. On est happé par ce huis-clos facétieux.

La mise en scène, sert parfaitement le rythme intense du film. C'est d'ailleurs le dernier film de Mankiewicz. Les deux personnages se tournent autour en permanence, tentent de prendre le dessus en s’accaparant l’espace de la pièce ou, au contraire, en s’asseyant confortablement dans un fauteuil pendant que l’autre réagit fébrilement à ce qui se passe.

 

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L'escalier est l'un des symboles de domination les plus évidents

Les retournements de situation se succèdent sans temps mort et il est souvent impossible de deviner ce que nous réserve la scène suivante. On essaye de comprendre la logique des deux hommes, sans deviner qu'ils ont souvent un coup d'avance. Oliver et Caine s'amusent énormément dans leur rôle. Ils cabotinent parfois, mais cela s'intègre parfaitement à l'esprit du film, plein de double-jeux et de mascarades. Cependant, le réalisateur crée aussi une atmosphère oppressante. Ce n'est pas un film qui s'amuse de ses propres twists comme un Ocean's Eleven. La galerie de mannequins et de poupées bruyantes qui rythment par leur sons dérangeants le film rappelle qu'il se joue autre chose qu'un simple duel de cerveaux. Le Limier ne se contente pas d'être très habile et extrêmement divertissant. Il va  beaucoup plus loin que ça.

 

Le coupable, c’est vous

Le Limier interroge constamment le spectateur sur le plaisir qu’il est en train d’éprouver. Dès la première scène, en plaçant Wykes, l’écrivain, au cœur d’un labyrinthe quasi-infranchissable, la réalisation montre que celui-ci, par ses énigmes, se coupe du monde. Très vite l’on comprend que son seul intérêt est de résoudre les casses-têtes les plus complexes. Se venger de son amant n’est qu’un prétexte, seule la réalisation de la mascarade est amusant.

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La scène d'ouverture introduit parfaitement le film

Dans le duel que se livrent les deux hommes, les motivations de Wykes sont régulièrement soulignées par son adversaire. Son mépris des êtres humains ne fait aucun doute. Tout n’est que jeu et manipulation. Ses romans ne sont d’ailleurs que des puzzles où les morts les plus tragiques ne servent qu’à faire jouer les neurones de son détective et de ses lecteurs. Le film dresse finalement un tableau à charge contre le genre policier. On pense évidemment aux romans les plus célèbres : du Crime de l’Orient -Express au Chien des Barskerville, en passant par Le mystère de la Chambre jaune. Autant de mystères insolubles dont les lecteurs de romans policiers (et moi le premier) ont adoré tenté de trouver la clef en même temps que les personnages. Les séries télé s’inscrivent dans la même logique et le personnage du génie froid et brillant nous fascine encore autant (Sherlock, House, Le Mentalist…).

Le genre policier, en dehors du sous-genre qu’est le roman noir, fait finalement peu de cas des sentiments des personnages. Le mystère compte avant tout. Et nous nous comportons devant des crimes atroces comme devant un puzzle excitant (à condition de trouver les puzzles excitants, ce que je n’ai personnellement jamais compris). Le Limier est une accusation forte et violente de cette absence de sentiments. L'écrivain de romans policiers n'a plus aucun intérêt pour les personnes et ne chérit que les énigmes. Mais en voulant le mettre devant ce fait accompli, son rival, Milo Tindle, rentre finalement dans ce jeu et semble prendre autant de plaisir que son adversaire.

Au final, tandis que les deux personnages s'enferrent dans leurs pièges, à qui profite le crime ? Au spectateur bien évidemment, qui prend un plaisir fou à suivre les évolutions de l'intrigue. Alors que le film interroge le manque d'humanité des amateurs de mystères, il fournit au spectateur l'un des exemples les plus plaisants de ce genre. Et on ne peut s'empêcher, tout en comprenant la distance critique du film, à plonger dans le piège qu'il nous tend. C'est bien pour nous agiter les cellules grises et nous divertir que des milliers d'innocents ont été tués dans les circonstances les plus étranges et les plus farfelues depuis qu'un couple de femmes a été retrouvé enfoncé dans un tuyau de cheminée. Et c'est pour nous aussi, que les deux personnages du Limier se retrouvent dans leur jeu macabre. Pas la peine de se retrouver dans le petit salon, pour entendre le discours du détective. Nous , sommes lecteurs et spectateurs le meurtrier. Et on en redemande.

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Les romans policiers sont au coeur du film, qui leur rend hommage tout en les pointant du doigt

 

Le Limier réussit l'exploit de remettre en question un genre tout en s'y inscrivant avec génie (ce qu'essaye de faire Tarantino depuis huit films avec plus ou moins de réussite). C'est un grand film d'énigmes. C'est une grande critique des énigmes. C'est un grand film.

5 1

 

Mehdi Khnissi

Enfant caché de Jean Grey et de Babar, je collectionne les bilboquets en bois.

Je regarde beaucoup de films longs et lents pour oublier l'absurdité de nos vies et je joue à FIFA aussi.

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