Snowpiercer

  Réalisation : Bong Joon-ho

  Sortie : 2013

  Genre : SF

  Durée : 126 minutes

 


 

La violence coréegraphiée

 

Il serait de bon ton de commencer une critique de Snowpiercer par quelques banalités sur le cinéma coréen si cher aux cinéphiles. Est-il encore nécessaire cependant de rappeler qu’il se caractérise notamment par une critique acerbe de la société dont le symptôme le plus apparent est une violence crue et malsaine qui ne peut laisser le spectateur indifférent 1? Oui, parce que Snowpiercer s’y inscrit totalement.

Une autre tendance des cinéastes sud-coréens est de s’internationaliser après avoir rencontré le succès dans leurs terres et dans les festivals internationaux. Après le Stoker du génial Park Chan-wook (avec Nicole Kidman), Le Dernier Rempart de Kim Jee-woon (avec Schwarzy), voici donc le dernier film de Bong Joon-ho (avec Captain Torche Humaine).

Ecartons tout de suite une crainte bien naturelle : la patte de Bong Joon-ho ne se dilue pas dans l’ambition du projet. Enfin presque pas, nous y reviendrons. Tiré de la BD française de Jacques Lob et Jean-Marc Rochette2, le film nous raconte le destin des derniers survivants de l’humanité coincés à jamais dans un train chauffant qui tourne en boucle, année après année, sans but. Le train-humanité est divisé en plusieurs sections selon les classes sociales des passagers. Nous suivons la révolte des plus pauvres contre les plus riches.

Alors il est vrai que le concept ne donne pas vraiment envie. On imagine au premier abord qu’on va nous servir une parabole simpliste sur l’humanité et le rapport entre les classes. Et on n’a pas tout à fait tort. Cependant, le film est quand même une réussite, notamment par sa liberté de ton. Si la structure du film est assez attendue, une progression par niveaux jusqu’au bout du train, les différents rebondissements qui s’enchaînent sont assez imprévisibles. Le cinéaste arrive, dans un format assez classique, à distiller d’excellentes idées à la fois de scénario et de mise en scène qui nous entraînent dans le récit. Cette inventivité passe avant tout par une magnifique stylisation de la violence. Nous revenons donc à mon introduction sur le cinéma coréen qui n’était pas là uniquement pour briller dans les discussions mondaines. On retrouve dans ce film ce qui nous a tant plu dans Old Boy ou dans J’ai rencontré le Diable. Une violence à la fois jouissive dans son originalité et dans sa beauté purement esthétique, mais aussi malsaine et dérangeante puisque gratuite et sans concession. Bong Joon-ho réussit là où Tarantino (proclamé maître de la violence esthétique) a échoué dans la dernière scène de Django, la violence n’est jamais justifiée et elle salit progressivement tous les personnages, auxquels on s’attache d’ailleurs assez peu. La révolte devient alors presque un prétexte à ces bains de sang. Le regard que pose le cinéaste sur les derniers restes de l’humanité est donc très noir. Les miséreux n’incarnent pas le nouvel espoir de l’humanité et le film n’est donc pas une parabole simpliste manichéenne, mais le récit d’une société impossible, d’une humanité qui est destinée à s’entre-tuer dans des transes extatiques de violence sanguinolente aussi nécessaires qu’inutiles.

La fin du film, que je ne révèlerai pas, n’est pas à la hauteur et nous rappelle les limites du concept même de l’intrigue. Le point de départ étant déjà une métaphore en soi (le monde est un train, l’humanité ses passagers, les classes du train sont les classes sociales…) chaque rappel de cette analogie déjà peu finaude est lourde et inutile. Ce défaut tient peut-être de l’œuvre l’originale, je ne peux pas en juger mais on peut regretter que Bong Joon-ho n’ait pas totalement réussi à transcender ce cadre un peu trop restrictif.

Reste un très bon film, porté par la nervosité et l’audace du cinéaste qui saura plaire aux amateurs du cinéma coréen, et pousser les néophytes à s’y plonger. Oh et après tout, moi aussi j’ai le droit de faire des analogies ferroviaires : ce film est une locomotive un peu vieillotte boostée par un carburant dernier cri, ce qui lui permet de défiler des rails à une vitesse folle et enivrante, se permettant même quelques cahots hors piste, avant de revenir sur les rails pour arriver finalement comme convenu à la gare.

3 1

1 Evidemment, puisque je viens de décrire l’ensemble de la production cinématographique d’un pays en une ligne, je suis très simpliste. Il suffit de penser au cinéma de Hong Sang-soo, dont je vous conseille l’excellent Ha Ha Ha, et qui ne s’inscrit pas du tout dans cette veine puisqu’il est centré sur la poésie, l’amour et l’alcool.

2 Que je n’ai pas lu, je ne pourrai donc pas jouer à mon jeu favori des « 7 erreurs et c’était mieux dans le livre ».

 

Mehdi Khnissi

Enfant caché de Jean Grey et de Babar, je collectionne les bilboquets en bois.

Je regarde beaucoup de films longs et lents pour oublier l'absurdité de nos vies et je joue à FIFA aussi.

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