Réparer les vivants

 Auteur : Maylis de Kerangal

 Editeur : Verticales

Sortie : Janvier 2014

Pages : 288

 

 


 

Un cœur à prendre

Comment est délimitée la frontière entre la vie et la mort ? Longtemps imaginé dans le cœur, le siège de la vie est désormais pour les scientifiques dans le cerveau. Les morts peuvent donc avoir un cœur fonctionnant parfaitement. C’est l’un des thèmes majeurs du livre de Maylis de Kerangal. L’auteur décrit une greffe de cœur, technique qui n’aurait pu exister éthiquement sans cette nouvelle définition de la mort. Et c’est une idée lumineuse qu’a eu l’auteur de se pencher sur cette opération. Cela lui permet de brasser des thématiques variées et passionnantes tant d’un point de vue philosophique que matériel sur le corps et le cœur humain.

Mais ce livre n’est pas un pensum sur le progrès médical ou la bioéthique, c’est avant tout un récit. L’histoire de Simon Limbes, jeune homme fauché par la mort et dont les organes peuvent désormais sauver d’autres vies que la sienne. Le récit est condensé en vingt-quatre heures, puisque tout doit se faire dans l’urgence. Chaque seconde perdue éloigne les chances de réussite des futures greffes et les différentes étapes de la greffe doivent se succéder sans anicroche.

Cette impression de stress permanent aurait pu rendre le livre oppressant. Il n’en est rien car l’auteure réussit à donner à vie à de multiples personnages que l’on rencontre aux différentes étapes de l’opération. Chaque personnage laisse entrevoir un bout de sa vie, de sa personnalité hors du bloc, ce qui permet des respirations d’un la tension générale du livre. Ces personnages sont tous attachants et intéressants, mais aucun d’eux ne prend une place prépondérante, à peut-être la mère du héros malheureux, Marianne. L’auteure laisse donc des zones d’ombre et une part de mystère à sa galerie de personnages qui ne sont pas le cœur (hihi) du récit mais bien des moments d’un processus qui les dépasse.

Ce récit haletant est de plus porté par une langue riche et travaillée. Maylis de Kerangal confirme qu’elle l’une des écrivaines majeures du moment. Les termes techniques sont légion, notamment dans le domaine médical mais aussi dans sa description d’une scène de surf, sublime première scène du livre. Mais on sent que l’auteur n’emploie pas ces termes par souci de réalisme ou pour bluffer le lecteur de son savoir. Au contraire, ces termes ésotériques  créent des frontières quasiment géographiques dans le livre. Les patients ne peuvent pas comprendre ce qui se passe en écoutant parler les médecins entre eux, ceux-ci sont une bulle et leur langage composé d’abréviation est un outil majeur pour être efficace dans leur travail. Tout le livre est travaillé par ce travail sur le langage et sur le chant. Maylis de Kerangal parle beaucoup de la chanson de geste dans les interviews qu’elle accorde sur son livre. En effet, que ce soient celui des chardonnerets ou du médecin qui prend en charge la greffe, le chant accompagne la mort, et lui donne une dimension presque mystique.

 

Réparer les vivants réussit donc à captiver le lecteur par un récit dense et émouvant porté par des personnages incarnés. Et ce livre soulève aussi de nombreuses questions qui nous suivent longtemps après avoir refermé le livre.

5 1

 

Mehdi Khnissi

Enfant caché de Jean Grey et de Babar, je collectionne les bilboquets en bois.

Je regarde beaucoup de films longs et lents pour oublier l'absurdité de nos vies et je joue à FIFA aussi.

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