Daredevil. Saison 2

Création : Drew Goddard

Nombre de saisons : 2

Nombre d'épisodes : 13

Durée : 55 minutes

Diffusion : 18 mars 2016

 

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L’avocat du diable

 

Après une première saison d’excellente facture (voir la critique de Mehdi), Netflix et Marvel Studios remettent le couvert en 2016 avec la suite des aventures de Daredevil. Les deux gros marqueurs de la saison sont indéniablement l’introduction du Punisher et d’Elektra, alors que Matt Murdock, avocat le jour et accessoirement aveugle, a pleinement embrassé sa vocation de vigilante nocturne dans les rues d’Hell’s Kitchen, à New York. Le vide laissé par l’arrestation de Wilson Fisk, écarté à la fois par le cabinet d’avocats Nelson & Murdock et par le héros aux sens surdéveloppés, attise la convoitise de moult gangs rivaux.

 

La fleur au fusil

Daredevil conserve un rythme plutôt lent auquel nous a habitués la série lors de la première saison. Les scénaristes prennent vraiment le temps de poser l’action, de nous faire participer à la vie des personnages pour illustrer les conséquences directes que provoquent la croisade de Daredevil sur leur quotidien. Cette humanisation est une réussite ; sur cet aspect Daredevil fait preuve d’une justesse dont ne peuvent se targuer les autres séries du genre. Et ce n’est pas une question de moyens. De même, cette pesanteur renforce la soudaineté de l’action qui, contrairement à d’autres productions adaptées de comics, n’est pas omniprésente – c’est aussi cette alternance de moments calmes et de moments intenses qui avait fait le succès de la saison 1.

L’introduction du Punisher se fait rapidement en comparaison avec la saison 1 – le Caïd ne se montre qu'au bout d'une poignée d'épisodes. Elle est évidemment efficace, même si beaucoup avaient compris qu'il ne serait pas l'antagoniste en chef de la saison pour des raisons plus que logiques. Frank Castle est un arc narratif à part entière, sur son propre chemin, avec ses propres motivations, et il croisera à de nombreuses reprises Matt, Foggy et Karen. Les personnages secondaires ne passent pas au second plan et les scénaristes l’ont bien compris. Ils peuvent se reposer sur le talent d’un Elden Henson (Foggy Nelson), d’une Rosario Dawnson (Claire Temple), ou d’une Deborah Ann Woll (Karen Page) pour nous servir des protagonistes aussi actifs qu’attachants – c’était déjà le cas dans la première saison, mais au travers d’un prisme plus introductif. Si Charlie Cox, impeccable, confirme ses aises dans la peau du justicier d’Hell’s Kitchen, Jon Bernthal est franchement saisissant en Punisher, défourailleur tout en paradoxes qui fait danser tragédie personnelle et absence totale de pitié. Chose éminemment intéressante également : à aucun moment ne nous montre-t-on le drame qu’il a vécu. Le spectateur imagine les évènements sur le visage de Frank Castle.

Les scènes les plus prenantes de la saison impliquent forcément le Punisher ; outre ses méthodes pour le moins explosives, l’excellente partition de Bernthal garantit une intensité émotionnelle inattendue, crédible car spontanée. Alors qu’on n’en espérait pas tant, Frank Castle alterne au fil des épisodes entre voix de la raison et voie de la déraison. C’était pourtant un défi colossal de nuancer un tel personnage à l’écran.

 

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Frank Castle a un léger pète au casque.

 

 

Repartir la Main vide

La caractérisation d’Elektra, bien que relativement éloignée du matériau d’origine (comme souvent), emprunte assez à la mythologie du personnage pour accoucher d’une dynamique intéressante à la fois pour la cadence et le changement de ton qu’elle amène à la série. D’ailleurs, les libertés prises avec le background de certains personnages restent dans l’ensemble marginales ; il faut bien comprendre que l’audience de Daredevil ne se limite pas aux aficionados des comics et qu’elle est regardée par un public assez large. Pour autant, la saison ne se prive pas de nombreux appels du pied aux amateurs du medium, par exemple via des rappels à une imagerie ou à un équipement iconiques – la canne de Matt Murdock ou les saïs d’Elektra en font partie. Casting non conventionnel a priori, le choix d’Elodie Yung s’avère être un pari réussi. Les rumeurs de développement de séries dédiées pour Elektra ou le Punisher sont d’ailleurs un indice de la confiance du tandem Marvel-Netflix en ces personnages. Cela dit, ils devraient à mon sens se garder de décliner (et diluer) leurs qualités dans des shows dont ils seraient la tête d’affiche – même si côté comics, les inspirations ne manqueraient pas : le finale y fait précisément écho.

 

3 natchios

Au menu : Natchios à la diable.

 

Il est toutefois regrettable que les contours de l’histoire d’Elektra restent aussi nébuleux. Plus largement, c’est la storyline de la Main, secte de ninjas mystique, qui manque d’épaisseur : ce qu’on nous dit et montre à son sujet est somme toute assez flou, si bien que l’étendue de ses pouvoirs et de la menace qu’elle représente pour Daredevil et Hell’s Kitchen semble tronquée. Est-ce un procédé arrangeant pour exploiter tous les non-dits dans la prochaine saison – ou dans les autres séries de Marvel Studios et Netflix ? Rien n’est moins sûr. En l’état, on a l’impression que les showrunners ont mis... le frein à Main.

Pourtant, il serait erroné de croire qu’on se retrouve étouffé par un trop-plein d’éléments ou d’intrigues. L’ensemble n’est en aucun cas fouillis, mais on arrive au dénouement de la saison finalement assez vite sans avoir l’impression que l’arc narratif le plus important ait été aussi développé qu’il l’aurait mérité. On devine des portes laissées volontairement ouvertes. A l’image de la saison dernière, Daredevil n’assure pas vraiment quand il s’agit de conclure et l’épilogue de la saison paraît bâclé, ou écrit de cette manière à des fins de teasing.

 

Salsa du démon

Les combats sont toujours aussi jouissifs, grâce à une chorégraphie énergique et à un énorme boulot des cascadeurs. Le langage des combats évolue vers quelque chose de plus orchestré, ninjutsu oblige, mais l’ensemble reste crédible dans le contexte de la série. La fatigue, la respiration, les prises d’appuis ou le timing sont partie intégrante du déroulement des rixes. L’impact des coups, de poing comme de feu, se fait ressentir. Et c’est sans parler du maniement des armes blanches par le Punisher. Cela dit, on pourra ressentir une impression de récurrence pour certains mouvements – comme le signature move de DD pour envoyer ses assaillants au tapis.

La liquidité du sang et son aspect rouge vif tranchant avec l’obscurité ambiante des scènes de combats, déjà caractéristique de la première saison, est conservée, comme pour rappeler les couleurs de l’homme sans peur. Seul bémol : le noir persistant qui s’il trouve sa justification par l’atmosphère des fonds de ruelles d’Hell’s Kitchen étouffe parfois la mise en scène des fights. Le style Daredevil exige un certain sacrifice de la luminosité.

La mise en scène apporte son lot de régalades, avec une affection particulière portée pour les travelings, les plans désorientants ou vertigineux, les plans séquences, et surtout les nombreux jeux de perspectives alternant, parfois, entre les sujets filmés (technique dite du racking focus). Cela permet aux réalisateurs de tonifier une conversation, ou encore de placer sur la même ligne deux comédiens pourtant situés sur différents plans. A chaque fois, la technique est intelligemment employée pour appuyer une idée scénaristique.

Daredevil se veut une série qui alterne les genres : drame, comédie, action, thriller, policier, infiltration (si, si, vous savez, cette chose qu’a oubliée James Bond), voire horreur... avec brio. C’est une des grosses qualités de cette saison : tout le monde y trouvera de quoi se satisfaire ; la série mange à tous les râteliers sans jamais s’approcher de l’indigestion. Moins “noire” que l’année dernière, cette saison contentera amateurs de comics et audience indifférente aux super-héros. Le meilleur passage, à mon sens, n’est d’ailleurs pas une scène d’action, mais un long moment très touchant entre Charlie Cox et Deborah Ann Woll au cours de l’épisode 5. Tout y est, tout est parfait dans la mise en scène comme dans l’interprétation.

 

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Des acteurs et une mise en scène brillants !

 

D’autre part, Daredevil entre enfin dans les travées des tribunaux : procédures, procès, clients, rapports de force entre cabinets d’avocats et procureur… Cette partie intégrante du comic avait était injustement délaissée dans la saison 1, elle est réhabilitée cette année de fort belle manière, surtout en parallèle de la désillusion de Matt vis-à-vis de la justice et aux nombreux éléments qui viennent chambouler ses conceptions et sa philosophie. Le tiraillement de Matt Murdock, démuni face à un système judiciaire et une certaine retenue qui ne portent par leurs fruits, est l’idée centrale de la saison. Autour de lui, les personnages et les évènements remettent en question sa morale (catholique) et ses méthodes ; l’illustration de la mince frontière séparant Daredevil et le Punisher est conforme à ce qu’on était en droit d’imaginer par rapport aux comics. De même, Matt est attiré par Elektra qui est a priori son opposée : une tueuse sans règle et sans ménagement. Il repousse ses amis les plus proches et son métier d’avocat, qui sont à ranger du côté de la raison : Matt tombe en définitive du côté de la passion. Ce dernier a, en l’apparence, besoin d’avoir dans sa vie ce genre d’éléments perturbateurs. La vie de Matt Murdock est justement marquée par une récurrence : ses relations sont toutes de type “je t’aime moins non plus”. Avec Karen ou Elektra, mais aussi avec Foggy, son sensei Stick… ou la justice elle-même ! L’embarras du choix pour au final choisir de s’enfermer dans la solitude de sa propre voie.

 

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“Well listen, let the justice do the job, be sure I'll give you answer as soon as possible okay?”

 

Nobu du rouleau

En dépit de quelques moments “héroïques” assez cheesy et quelques suremplois de la musique, John Paseano reste au niveau de sa première saison, dont il réutilise à plein les meilleurs morceaux. J’accorde une distinction particulière au thème du Punisher, particulièrement réussi et dans le ton du personnage. La série brille aussi par ses silences – difficile de ne pas comparer avec d’autres shows qui ne peuvent s’empêcher d’habiller chaque dialogue d’une composition pour susciter l’émotion (The Flash, c’est à toi que je pense). A l’instar de son atmosphère musicale, cette deuxième saison de Daredevil maintient son rang mais peine à surprendre. Par rapport à la saison 1, c’est peut-être là qu’il faudra trouver des défauts pour cette nouvelle fournée. Malgré un certain manque d’inventivité, on se laisse néanmoins porter par l’intrigue et les personnages. A la vue du dernier épisode de la saison, des ingrédients frais doivent trotter dans l’esprit des showrunners – l’arrivée des Iron Fist et autre Dr. Strange devrait marquer une inclination plus prononcée vers le surnaturel chez Marvel.

Le petit goût d’inachevé qui stagne au bout de la langue, bien que contrariant, n’enlève rien aux nombreuses qualités de la série. Sans doute manque-t-il un vrai antagoniste tout au long de la saison, qui parviendrait à se hausser au niveau de Wilson Fisk. Sa brève apparition (un épisode complet tout de même) constitue un point d’orgue et renvoie tous les ennemis de la saison à leur niveau, c’est-à-dire des contrariétés de seconde zone, qui ne pallient pas leurs carences par leur nombre ou par leur style. La variété des opposants et leur durée de vie modérée permet en revanche aux showrunners de varier les fights et d’élever les scènes d’action dans leur ensemble à un niveau bien plus relevé que de la vulgaire tatane.

Bien que fidèle aux comics, la dynamique entre Foggy et Matt se révèle lassante à la longue et peut agacer. Même s’il garde un rôle important, Foggy est supplanté par Karen en termes de présence et d’importance. L’inhabileté de celle-ci à vivre avec ses actes de la saison 1 tend à la spéculation vers une possible descente aux enfers, similaire au destin de son alter-égo sur le papier. Elektra, elle, devient un peu trop stéréotypée au fur et à mesure que la série lève le voile sur des facettes importantes de sa backstory, alors que la kunoichi avait débuté efficacement en apportant une rupture bienvenue.

 

Cette saison est en fin de compte légèrement plus difficile à digérer que la première. Le format Netflix – le binge-watching – fait aussi qu’on a tendance à vite absorber la saison, privant d’un certain recul. Les défauts récurrents apparaissent ainsi plus marqués et le sentiment de répétitivité se manifeste plus facilement. Mais en tant que telle, la série est très bonne, très riche. Par rapport à Jessica Jones (que j’ai probablement surnotée avec le recul - ce recul nécessaire, justement !) par exemple, la qualité est plus qu’au rendez-vous pour une saison 2 qui maintient le cap, à défaut de chavirer dans l’exceptionnel.

4 1

 

Armand Folton 

Haut comme un kokiri, je compense par une grande mauvaise foi.

Je joue à des vieux jeux mais je ne suis pas vieux jeu.

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