Jessica Jones

Création : Melissa Rosenberg

Nombre de saisons : 1

Nombre d’épisodes : 13

Durée : 46 - 55 minutes

Diffusion : 20 novembre 2015

                                                                                                         


1 poster

Deep purple

 

Jessica Jones, une ancienne super-héroïne, est désormais la propriétaire et seule employée d’Alias Investigations, un petit bureau de détective privé. Alors costumée et répondant (entre autres) au pseudonyme de Jewel, Jessica utilisait ses pouvoirs pour faire le bien — elle dispose d’une force surhumaine et peut plus ou moins voler, en gros. Considérant que le métier de super-héros n’était pas fait pour elle, elle a raccroché la cape il y a plusieurs années… Voilà pour les bases de l’histoire imaginée par Brian Michael Bendis dans le comic-book Alias entre 2001 et 2004. Ce run (qui n’a rien à voir avec Sydney Bristow) aborde des thèmes matures (meurtre, viol, alcoolisme, haine, responsabilité…) dans un setting inspiré du polar. Dans Purple, on apprend en prime que Jessica fut l’une des victimes de Kilgrave, un homme pouvant prendre contrôle des esprits. Sous son emprise, Jessica fut abusée et forcée de commettre de terribles actes contre sa volonté…

Alias est fondamental dans l’histoire moderne de la maison des idées pour deux raisons : d’abord, elle a initié la collection Marvel MAX, adressée à un public plus adulte ; ensuite, le personnage de Jessica Jones permet d’aborder les à-côtés des super-héros ainsi que le rapport qu’ils entretiennent avec les gens dits « normaux ». Le tempo était donc idoine pour voir une adaptation débarquer sur Netflix, à l’heure où Marvel explore un pan plus sombre de son univers et dégage la voie vers Civil War.

 

AKA Krysten Ritter

Pour incarner Sydney Bristow Jessica Jones, le choix s’est porté sur une actrice très différente de son alter ego dessiné. C’est un non-problème, puisqu’avec Netflix (et le Marvel Cinematic Universe) on est plus dans l’adaptation d’un comic book que dans une transposition à la lettre (l’adolescence de Jessica et l’origine de Kilgrave sont de bonnes illustrations). Les changements sont compréhensibles : pour les besoins de la création de Jessica Jones dans les comics, l'ex-super-héroïne a été intégrée de manière rétroactive dans la continuité et le passé des autres héros Marvel — Spider-Man ou les Vengeurs l’ont ainsi croisée. C’est une part fondamentale de la genèse du personnage, et on apprécie parfaitement pourquoi il était impossible d’intégrer cet aspect dans la série. Les alternatives scénaristiques fonctionnent d’ailleurs bien sur ce point. Krysten Ritter (vue dans Breaking Bad) endosse donc le rôle de la détective privée. Son interprétation d’une Jessica Jones renfermée et marquée par son passé est convaincante : elle jongle entre l’ironie froide et la blessure, le cynisme et (plus rarement) la tendresse avec brio.

 

2 jessica

Krysten Ritter lève les doutes.

 

La distribution est plutôt cohérente (David Tennant, Mike Colter et Carrie Anne-Moss en tête) mais l’écriture des personnages est hétérogène. Patricia Walker (Hellcat dans les comics), Malcolm ou Robyn et Ruben peuvent parfois taper sur le système — indépendamment du jeu des comédiens — par manque d’intérêt, prise de décisions stupides ou dialogues agaçants. La galerie des personnages secondaires est en effet peu attachante, et ceux-ci sont intégrés de manière assez artificielle dans la trame globale. On nous fait croire que tous les fils sont liés ; en réalité plusieurs personnages font office de plot device pour faire avancer l'histoire ou l'étirer au maximum par une ramification dispensable. Et c'est bien le problème principal, à mon sens, de cette série : elle s'étire trop en longueur. Clairement, le format 13 épisodes n'est pas adapté aux proportions « personnelles » dans lesquelles les scénaristes placent leur récit. Alors que Daredevil — qui souffrait déjà à moindre mesure du format proposé par Netflix — prenait son temps pour introduire son big bad, Kilgrave et Jessica sont face-à-face très (trop) tôt...

Attention spoil ! :
...dès le troisième épisode (!), et ne cessent de se retrouver nez-à-nez les dix épisodes restants

La manœuvre est d’autant plus cruelle qu’on aurait pu retrouver la mise en scène très réussie des PTSD oppressants que développe Jessica au cours du pilote si Kilgrave n’apparaissait pas si tôt.

 

 

Du coup, Jessica et Kilgrave jouent au chat et à la souris pendant les trois-quarts de la série. Pis, l’héroïne arrive plusieurs fois à mettre la main sur son ancien agresseur ou à s’en rapprocher significativement, mais ce dernier s’en sort toujours. Cette répétitivité dénote d’un manque flagrant d’imagination et donne l’impression que les scénaristes n’ont jamais vraiment trouvé comment Kilgrave devait être mis hors d’état de nuire. Plus encore que Daredevil, Jessica Jones pâtit d’une bonne dose de remplissage, symptôme d’une série qui ne présente qu’un seul vrai arc narratif, la traque de Kilgrave : une seule perspective nous est proposée (à l’exact opposé d’Alias !). On prend heureusement plaisir à voir David Tennant s’amuser dans son rôle de salaud psychopathe et cabotin (je vous rassure, il est un poil plus complexe que ça). Il y a bien l'apparition d'un antagoniste secondaire

Attention spoil ! :
en la personne du policier Simpson (adaptation du personnage de Nuke, sorte de Captain America inversé, qu’on reverra certainement sur Netflix)

dans le dernier tiers du show, mais l'écriture et l'interprétation du personnage sont si peu convaincants que sa présence n'est hélas qu'anecdotique (et encore une fois liée d’une certaine manière à Kilgrave).

 

 

3 kilgrave

Kilgrave a-t-il manipulé les scénaristes ?

 

The woman without fear ?

Il est difficile de ne pas comparer Jessica Jones à Daredevil, série sœur dont elle partage l’univers et une même stratégie de production — les deux héros sont amenés à cohabiter chez les Defenders. Comme son aînée de quelques mois, la série est intégrée au MCU par quelques répliques bien senties, des personnages partagés ou des clins d’œil ci et là que les amateurs ne manqueront pas de repérer. Marvel a bien pris soin de lier ses deux shows ; outre l’inclusion dans le MCU, Jessica et Matt partagent la même ville (New York), le même quartier (Hell’s Kitchen) et le même penchant pour la boisson. Malgré la différence de ton, le spectateur de Daredevil ne sera pas dépaysé. En revanche, il sera déçu s’il s’attend à des joutes aussi pêchues qu’avec l’homme sans peur, tant dans l’action que dans sa mise en scène : les scènes de combat de Jessica Jones tombent généralement à plat et leur réalisation manque d’inspiration (modulo une bagarre de bar). Bien sûr, Jessica retient ses coups face à des individus lambda contrôlés par Kilgrave, justifiant par-là le décalage entre les deux séries. D’autre part, si les personnages de Jessica Jones sont moins attachants que ceux de Daredevil, ils partagent des points communs qui élèvent quelque peu le propos : le récit de Jessica Jones n’est pas si manichéen qu’il n’y paraît — pas besoin d’un superpouvoir pour être manipulateur/trice… Mais j’y pense, que fait Matt Murdock pendant que Kilgrave tue des innocents à New York ?

 

Les thèmes propres à Alias sont abordés, sans retenue, mais manquent parfois de subtilité. Il est regrettable que les parallèles intelligents tracés entre le contrôle des esprits, le viol et les traumatismes qui en résultent soient exposés par les personnages eux-mêmes aux détours d'une réplique, sans laisser au spectateur le soin de le faire lui-même, alors que la chose était bien amenée. Idem concernant l'analogie entre Hope, jeune victime de Kilgrave, et Jessica qui la prend sous son aile comme un rappel de sa terrible expérience : on devine vite que Hope représente l’incarnation de l'esprit de Jessica, tous deux emprisonnés jusqu'à ce que Kilgrave morde la poussière. Là encore, Kilgrave ne peut s'empêcher de décrire littéralement la métaphore à Jessica... D'ailleurs, le sort de Hope est assez mal géré et ne sert que de lien scénaristique artificiel pour embrayer les derniers épisodes de la série. Dommage car Erin Moriarty, sous-exploitée, est une des forces du casting. Notons toutefois la volonté honorable de féminiser l’univers des films et des séries Marvel. Un exemple : le stéréotype de la « demoiselle en détresse » est renversé puisque c’est Jessica qui va devoir sauver Luke Cage (sacré gabarit pour une demoiselle). Idée louable, aussi facilitée par la garantie d'un Luke Cage protagoniste dans la série qui lui sera dédiée dans les prochains mois (on devrait très certainement y croiser Jessica Jones).

 

4 luke

Luke, je suis ta bière.

 

Purple haze

Jessica Jones n’est pas dénuée d’évidentes qualités : les thèmes abordés donc, matures et bien traités dans l’ensemble ; les émotions de Krysten Ritter, la prestation de Mike Colter en Luke Cage (Sweet Christmas !) et le cabotinage délicieux de David Tennant ; une qualité d'image qu’on connaît maintenant chez Netflix ; une ambiance musicale subtile et angoissante à l'occasion ; ou un générique graphiquement et musicalement fantastique. La psyché de Kilgrave est elle aussi explorée avec succès — il n’est pas commun de nous faire réfléchir sur le poids que représente pour un homme un pouvoir aussi puissant que le mind control. Malgré toutes ces qualités, et par rapport au matériau de base, on regrettera que Jessica n'ait pas l'opportunité de mener un véritable travail de détective privée (ce qui aurait permis de retarder l'apparition et la focale mise sur Kilgrave). Une accentuation de cet aspect aurait participé à l'atmosphère résolument « polar noir » que met en avant le pilote… mais qui est rapidement abandonnée. Il suffit d'observer le générique attentivement pour se rendre compte que ce potentiel reste inexploité. Circonstance atténuante cela étant (ou mauvaise coordination ?), presqu'une dizaine de personnes se succèdent à la réalisation des épisodes ! Et puis, le coup du héros torturé, on a déjà donné. C’est bien beau de respecter l’alcoolisme de Jessica Jones et de montrer sa dilection pour le whisky… sauf qu’ils n’ont aucun effet majeur sur l’intrigue ou les actions de l’héroïne. Au fur et à mesure des épisodes, cette addiction devient caricaturale. On sent également que l’utilisation « pauvre » des pouvoirs de l’ancienne Jewel est un parti pris (contraint ou en accord avec le personnage ?) de la production — ce n’est franchement pas un défaut en tant que tel, entendons-nous bien. Que Jessica ne fasse usage de ses pouvoirs qu’a minima se comprend (ce n’est pas le propos principal de la série) ; il est tout de même ballot qu’elle ne s’en serve que pour briser des poignées de portes et des cadenas (faut-il y voir une symbolique ?). Ce qui fonctionne sur une planche dessinée ne fait pas forcément sens à l’écran.

 

La dernière-née de Marvel essuie quelques problèmes de narration et de rythme qui viennent escamoter l'ensemble d'une série cependant solide et rafraichissante. Jessica Jones porte autant d'éléments de frustration que d'éléments de novation, à la faveur de thèmes adultes peu évoqués jusque-là (dans le MCU en particulier et à la télévision en général). L’atmosphère, les enjeux et l’échelle diffèrent des autres productions Marvel (même par rapport à Daredevil). Jessica Jones reste une série de qualité d'ensemble supérieur à la moyenne de ce qui se fait à la télé aujourd'hui : Netflix a (quand même) encore frappé.

3 1

Armand Folton 

Haut comme un kokiri, je compense par une grande mauvaise foi.

Je joue à des vieux jeux mais je ne suis pas vieux jeu.

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