Peaky Blinders

Création : Steven Knight

Nombre de saisons : 2

Nombre d’épisodes : 12 (6 par saison)

Durée : 55 minutes

Diffusion : 12 septembre 2013 – en production

 

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Gangs of Birmingham

 

Juste après la grande guerre, en 1919, le gang des Peaky Blinders (appelés ainsi à cause des lames de rasoir qu’ils avaient l’habitude de porter dans leur casquette) cherche à étendre ses activités criminelles et sa fortune dans la ville de Birmingham. Le clan Shelby, à la tête du gang, trempe surtout dans les paris hippiques pour amasser de l’argent. Mais Thomas Shelby voit plus loin, plus grand, plus haut. Le tout sur fond de guerre des gangs, montée du communisme et poussée indépendantiste en Irlande. Ça en fait du bordel.

Voilà l’accroche de cette pure série BBC. Distribuée par Netflix un peu partout hors du Royaume-Uni, c’est Arte qui a eu le bon goût de diffuser la première saison en France, à compter de mars dernier.

 

Faith in the family is a fine thing, eh?

Les thèmes abordés par la série ne sont pas neufs, les productions focalisées sur la pègre et les luttes de pouvoir subséquentes ne manquant pas. Cela étant, Peaky Blinders brille par l’importance qu’elle accorde aux relations familiales et aux stratégies claniques, où la trahison pend au dessus des protagonistes comme une épée de Damoclès — quand elle n’est pas une des nombreuses variables déjà anticipées par les chefs mafieux. Le setting historique ne fait que renforcer les sujets développés : dans l’Angleterre de l’entre-deux guerres, c'est par les médailles militaires que les personnages de Peaky Blinders mesurent l’honneur, le prestige, le rang et la confiance.

 

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Une réunion de famille chez les Shelby

 

Arrêtons-nous justement un instant sur la direction artistique de la série. En un mot, la photographie est magnifique, très pure. Ce parti pris, comme celui de la bande-son d’ailleurs (j’y viens plus bas), tranche à dessein avec l’insalubrité de la Birmingham industrielle. De nombreux plans d’ensemble viendront insister sur cette imagerie très grise qui exalte les couleurs chaudes — dont le feu et notamment les étincelles en sont les premiers avatars. Alors bien sûr, à quelques occasions, le style de la mise en scène peut donner l’impression de prendre le pas sur les évènements, qui fuient par-là le réalisme quasiment historique de la série. Le phénomène est bénin mais pourra déplaire à certains.

 

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Une direction artistique de feu.

 

On IRA tous au paradis

Les agissements de chacun mais aussi les dialogues mettent en relief le caractère des personnages « forts » que présente la série, tous sexes confondus (par exemple, le rôle des femmes à l’arrière pendant la guerre, en miroir de l’effort). A ce sujet, la mise en perspective des conditions féminine et masculine est plutôt intelligente. On peut également relever l’analogie dessinée entre les troubles post-traumatiques causés par la guerre et les effets de la trahison d’une femme sur la psyché de Tommy Shelby. Quand certains acceptent et tournent la page, d’autres ressassent leurs actions jusqu’à la névrose.

 

The authenticity of my accent is not of your concern

Cillian Murphy tient le rôle principal de la série et livre une interprétation remarquable. Bien qu’impassible par essence, l’Irlandais dégage (comme à son habitude) un charisme fou et pose parfaitement chacune de ses lignes de dialogue. Le reste de la distribution brille également, dont les frères Shelby (même les plus jeunes) et surtout Aunt Polly, interprétée par Helen McRory. Les liens familiaux sont crédibles malgré des personnages extravagants. Ainsi, alors que le contraste entre les frères Thomas et Arthur Shelby — son aîné — repose sur le côté impavide et stratège de l’un face à l’impulsivité et la dégringolade autodestructrice de l’autre, il est intéressant de noter que c’est le premier qui endosse le rôle de chef d’une famille au père absent quand le second doit se reposer sur son frangin pour ne pas sombrer.

 

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Arthur, un chic type, bien élevé, pacifiste et totalement sobre.

 

Face au clan Shelby se dressent les forces de l’ordre, conduites par Chester Campbell, inspecteur débarqué de Belfast spécifiquement pour détruire les réseaux criminels qui ont la main sur Birmingham (et sur les ordres de Winston Churchill himself s’il-vous-plaît). Cet officier impitoyable est interprété par Sam Neill, acteur bien connu depuis Jurassic Park. La galerie entière de personnages se caractérise par une ribambelle d’accents à couper au couteau (Brummy, Irlandais, Gallois, sans même parler des clans italien ou juif) qui ravissent les oreilles et qui nous transportent efficacement dans l’époque et le lieu de l’action. Bon, à peu de fausses notes près, puisque le néozélandais Sam Neill a parfois du mal à se montrer consistant avec son accent irlando-gallois (putain d’amalgame). Ah, et les guests ont plutôt de l’allure, en témoigne le rôle récurrent de Tom Hardy dans la saison 2.

Quoiqu’il en soit, chacun possède sa part d’ombre et peut se rendre de temps à autres coupable d’actes immoraux pour arriver à ses fins ou protéger les siens. Peaky Blinders n’est pas vraiment une série présentée par le prisme manichéen, il n’y a pas de good guy ou de bad guy (ce qui n’empêche pas au spectateur de prendre parti).

 

I want some more

Le thème principal de Peaky Blinders, qui n’a pourtant pas été composé pour l’occasion (Red Right Hand de Nick Cave and the Bad Seeds), renforce lui aussi l’identité et le ton de la série — et gagnera du sens au fur et à mesure de l’intrigue. Outre ce morceau, chaque saison a pour le moment été accompagnée par plusieurs pistes des White Stripes (saison 1) et des Arctic Monkeys (saison 2). Vous l’aurez peut-être compris, la musique est donc anachronique. Mais ce décalage (assumé) paie et assure à la fois l’originalité et l’énergie de Peaky Blinders.

 

Peaky Blinders est une excellente série à la direction artistique soyeuse et portée par un collectif d’acteurs doués dont l’alchimie transpire à l’écran. On s’attache à des personnages auxquels on ne devrait pas s’attacher, ou tout du moins on s’intéresse à leur destin. Finalement, la série n’invente rien de nouveau mais réussit tellement ce qu’elle propose qu’elle en devient originale — sentiment musclé par les décors et la scénographie qu’offre la Birmingham de l’entre-deux guerres. Il faudra toutefois s’accrocher si on ne verse pas habituellement dans les arcs narratifs lents.

 

4 1

 

Armand Folton 

Haut comme un kokiri, je compense par une grande mauvaise foi.

Je joue à des vieux jeux mais je ne suis pas vieux jeu.

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